Une nuit en pêche

Texte de A. Brulé.

   Embarquons sur un forban basé au Croisic : port bonoviste par excellence durant l’été.

  Sieste et ramendage, l’après-midi s’achève par un casse-croûte et parfois un dernier verre. Source de discutions, voire d’une montée au Mont Lénigo d’où l’on domine la rade, les conditions météorologiques et la marée font l’objet de la plus grande attention. Si les cieux sont cléments le bateau prend la mer vers dix-neuf heures. Le patron est à la barre. Cap sur le plateau du Four, La Banche ou l’Ile Dumet. Le reste de l’équipage goûte les derniers rayons du Soleil, à moins que le chalut ne nécessite encore quelques travaux. 

  Poussé par une brise thermique, le bateau gagne le large. Le patron se repère maintenant aux phares et aux alignements qui déterminent bientôt le lieu de mise en pêche ; opération se déroulant toujours tribord amure compte tenu de la position du chalut à bord. Dérivant  moins vite que le bateau, il ne risque pas de s’engager sous la coque ou dans le safran.

  Taol er-maez !  “jetez dehors”. Les matelots mettent le chalut à l’eau puis amènent la perche perpendiculairement au bateau en filant les pattes d’oie qui portent des repères à leurs extrémités permettant de s’assurer que le train de pêche n’a pas fait un demi-tour sur lui-même. Suit la touline dont le patron placé dans le senteugne (1) règle la longueur – quatre à cinq fois la profondeur – avant que le brigadier d’avant ne la tourne sur la jambette. Il règle alors la route à l’aide du chien ; la barre est devenue inopérante.

  Marchant en crabe dans le sens du courant à la vitesse d’un homme au pas, vent de travers si possible,  le forban commence son premier trait. La main sur le chien dont les vibrations le renseignent sur le comportement du chalut et lui signalent une éventuelle croche, le patron surveille la route. Filée périodiquement par le mousse, la sonde lui indique la nature du fond, la hauteur d’eau et la vitesse l’aidant à rester si possible à l’accore des roches, zone plus poissonneuse.

  Le reste de l’équipage profite de cette première partie de la nuit pour prendre un peu de repos.

 Minuit. Dam a-barh ! A virez ! Ce rappel au travail ponctué de quelques coups de sabots sur le plancher réveille tout le monde.      Par mer calme, la fargue centrale tribord est ôtée afin de faciliter le travail. Aussitôt le chien (2) largué le bateau lofe. On borde les voiles pour “courir sur la touline” afin de lui donner du mou. “Quand le patron la voyait venir sur l’arrière, il laissait le bateau se mettre bout au vent et, par bonne brise, affalait la misaine. On paumoyait alors en vitesse ; il n’y avait que le filin à déhaler.”    La touline rapidement embraquée et lovée par le mousse au pied du grand mât, les matelots voient apparaître les pattes d’oie. Ils tournent celle de l’avant sur la poupée du treuil et prennent place devant les manivelles tandis que le patron saisit celle de l’arrière qu’il embraque à la main. 

  La perche émerge à son tour ; halée à bord, elle est passée derrière les jambettes. Le bourrelet est embarqué puis chacun croche dans le chalut hissé à bord entièrement à la main s’il n’est pas trop lourd et vidé par la gueule après que l’on ait pris soin de dégager les soles coincées dans les bourses. Dans le cas contraire, le cul est ceinturé d’une erse  crochée au  palan qui  facilite l’opération.  Le transfilage du cul est  alors coupé  pour libérer le poisson. Sitôt de chalut à bord, la misaine est rehissée et le cap remis sur le point de départ où l’on retourne “chercher le coup”.

  Si, par nuit claire, le mousse n’est pas requis pour tenir le fanal, il prend la barre pendant que patron et matelots trient le poisson : une balle en châtaignier fendu pour les soles, un mannequin  muni d’un couvercle pour les crustacés, quelques paniers d’osier  pour les autres espèces… Aucun poisson n’est vidé. Le tri terminé et le plancher  nettoyé, on procède si besoin est à la réparation du chalut et on retransfile le cul.

  Les alignements annonçant le retour au point de départ, le chalut est remis en pêche. Si le vent et le courant le permettent, le deuxième trait est identique au premier. Un troisième est parfois possible, qui ne dure jamais au-delà du lever du Soleil car la sole qui chasse la nuit s’ensable ou s’envase la journée. Mieux vaut donc rentrer au port pour l’heure de la vente.

(1) Senteugne : espace compris entre le banc de pompe et la chambre

2) Chien : cordage permettant de régler l’angle entre la touline et l’axe du bateau.