La vente du poisson

Texte de A. Brulé

   Dès la fin du XIXème siècle, de nombreux ports se dotent d’une criée : moyen moderne de commercialisation lié à l’arrivée du chemin de fer. Celle du Croisic est la plus prisée par nos aïeux compte tenu des tarifs pratiqués.

  Le chalut viré une dernière fois aux premières lueurs de l’aube, les forbans rentrent au port où la vente  commence vers huit heures. Vendu aux enchères montantes suivant l’ordre d’arrivée, le poisson est soigneusement présenté aux mareyeurs, par lots, sur des tables. Les soles – dix huit par table – toujours par paires ventre contre ventre : “on écartait les nageoires pour qu’elles paraissent plus grosses”, les raies, les poissons divers et les crustacés.

  Aussitôt son lot vendu, le patron se fait payer à la caisse puis, en compagnie de ses matelots, commence la tournée quotidienne des bistrots du port. Si, victime d’une avarie ou du calme plat, un bateau arrive en retard, il lui est néanmoins possible de participer à la vente de l’après-midi, mais à des prix beaucoup moins intéressants. 

  Pas de criée au Pouliguen. Avec une brouette, des marchandes ambulantes commercialisent le poisson destiné essentiellement aux hôtels-restaurants de La Baule. En début de saison, certains patrons passent un accord avec ces femmes, s’engageant à livrer toutes leurs soles à un prix moyen. 

  Fréquentant épisodiquement le port ou n’ayant pas souscrit à ce contrat moral, certains pêcheurs assurent eux-mêmes une partie de la vente, celle des crustacés notamment, au marché du Pouliguen, ou à la criée du Croisic distante de sept à huit kilomètres. Quant aux merlans pêchés en fin de saison, n’ayant pas la faveur des touristes, c’est à pied, souvent jusqu’à Guérande qu’il faut aller les vendre en faisant du porte à porte. Si quelques rivalités existent entre pêcheurs et vendeuses accusées de casser les prix, Le Pouliguen reste néanmoins l’un des meilleurs lieux de vente. 

Faisant certains hivers l’objet de très bonnes pêches, les merlans ne sont achetés qu’à vil prix par les mareyeurs de La Trinité. De retour au pays, les bonovistes préfèrent donc en assurer eux-même la vente. Ce sont leurs femmes qui, de maison en maison, vont jusqu’à Mériadec, Sainte Anne, Grandchamp ou, au delà d’Auray, sur la route de Quiberon ou d’Etel en poussant leur brouette chargée de deux ou trois caisses de poissons rangés verticalement la tête en bas.

Chaque groupe de vendeuses a son itinéraire et sa clientèle attitrée. “Elles partaient avant le jour. Le midi certaines trouvaient une ferme acceptant de leur frire deux ou trois merlans.” Jouissant de la confiance du patron, elles fixent elles-mêmes les prix en fonction de la demande. Les merlans sont vendus à la douzaine ou au kilo par celles qui disposent d’une balance. Bien qu’il soit bon marché, faute d’acquéreurs, elles doivent parfois se résigner à en jeter au fossé en fin de journée avant de rentrer au Bono.

Pour les pêcheurs, le retour à la maison en  fin « saison » sonne l’heure de la paie représentant environ la moitié du revenu annuel.

Le montant de la vente, dont le patron déduit les frais communs : bronnec (1), sel, poivre, oignons… et les invalides est divisé en skoët (2) ou écus valant trois francs. Chaque matelot reçoit onze ou douze sous par écu, le mousse quatre ou cinq. Le reste représente la part du patron et du bateau.

Le partage a lieu au café, notamment chez Henri Le Blévec qui se charge des comptes, pourtant forts simples de certains patrons. “Ils ne comptaient pas au crayon ! Le patron faisait quatre tas de pièces ; quand il n’y en avait plus le compte était fait !” 

Dans les années trente, pendant l’été, la paye a lieu à bord, chacun rangeant  son pécule dans un petit sac et expédiant régulièrement un mandat à sa femme.

Il est bien difficile de comparer ces rémunérations aux salaires d’aujourd’hui. Un élément tout de même : vers 1910, la situation financière d’un patron-pêcheur était comparable à celle d’un instituteur gagnant alors entre mille et mille cinq cents francs par an.

(1) Bronnec : graisse de porc salée utilisée pour préparer la cotriade.

(2) Ancienne méthode de paiement bretonne utilisée dans certains domaines jusque vers 1970.