La vie à terre

Texte de A. Brulé

  Si la flottille atteint son apogée au début du vingtième siècle, Le Bono et ses villages satellites  connaissent dans le même temps un remarquable essor. Le pen-ty couvert en ardoise, comportant une salle commune, une chambre et une écurie (le louch) devient le standard des patrons « qui ont réussi », alors que de nombreuses familles ne disposent encore que d’une seule pièce.

  Acheté à Auray au printemps, nourri de pommes de terre et de « goémon-chou », un cochon, élevé dans le louch est tué en novembre pour le fest en oc’h. Il est conservé salé dans un charnier en bois. Avec le petit potager et les quelques sillons de pommes de terre et de choux cultivés par les femmes, il fournit la base de l’alimentation. 

   -Au petit déjeuner, du pain trempé dans du café au lait, parfois un reste de bouillie réchauffée.

   -Au déjeuner, soupe de lard avec choux et pommes de terre ou poisson

   -Au diner, soupe réchauffée ou bouillie de blé noir avec du lait caillé : le youd.

Sauf exception, les forbans désarment en janvier et février. Peu enclins à la vie d’intérieur, les marins se retrouvent alors tous les jours sur le beurch pour « blaguer » puis faire la tournée des débits de boissons, une dizaine à l’époque. « Les marins buvaient du picherelle (un alcool anisé), du tafia et du cidre tiré à la barrique à deux sous la bolée.

L’arrêt de la pêche n’est pas pour autant synonyme de vacances. Outre l’entretien des bateaux, des voiles que l’on hisse pour les faire sécher dès qu’un rayon de Soleil le permet et des filets, les pêcheurs préparent le bois de chauffage : une des rares tâches domestiques qui leur incombe.

A la fin de l’hiver, la coupe du goémon fixée officiellement pendant une grande marée fournit aux agriculteurs un engrais gratuit et recherché. Les marins sont mis à contribution ; ils en profiteront pour fumer leur terrain à pommes de terre. Les femmes coupent les algues à la faucille, les hommes les chargent dans le bateau à l’aide d’une civière. Les enfants qui sont de la partie pêchent des berniques.

  Chaque famille exploitant un petit chantier ostréicole, les femmes qui assurent seules l’essentiel des tâches « travaillent à la côte » de mars à juillet. Dès la fin de l’hiver elles commencent à décoller le naissain capté l’été précédent. Le naissain est entreposé sous les terre-pleins dans des caisses conçues à cet effet. Attention à ne pas blesser les jeunes huîtres et à ne pas perdre la criblure. Le naissain est un produit de luxe dont on prend le plus grand soin. Les jours de vente, certaines femmes livrent leur modeste récolte aux éleveurs de Baden, Larmor-Baden, Locmariaquer ou Etel dans un mouchoir ou dans un seau.

  Dans le même temps, elles commencent à gratter et à enfiler les tuiles qui seront chaulées dans une barrique avant la mise à l’eau annoncée à la fin du printemps par la floraison des châtaigniers : un signe fiable de la présence de larves prêtes à se fixer. Dans la rivière, de part et d’autre du chenal, les bouquets sont placés sur des berceaux, une tâche à laquelle les hommes prennent part. Pour assurer ce transport certains dispose d’un canot de 5 à 6 mètres, propulsé à l’aviron, pouvant charger une centaine de bouquets.

  L’utilisation principale de ces canots est sans conteste la drague aux huîtres qui marque la fin de l’hiver et le début de la saison de pêche. 

  Jusqu’à la grande guerre la drague durait une huitaine de jours, quatre seulement dans les années 30, à raison en principe d’une heure quotidienne.

  Sous la surveillance des gardes maritimes, hommes, femmes et adolescents armaient plus d’une centaine d’embarcations ; dans les plates une ou deux personnes ; dans les canots trois rameurs et le patron. Les jours précédant l’événement le forgeron avait réparé quelques dragues et chacun s’était taillé une réserve de tolets en ajonc.

« Au coup de corne, toutes les dragues tombaient à l’eau et puis en avant la musique ! Il ne fallait pas mollir ». Amarré à un filin d’une dizaine de mètres tourné autour du banc, cet engin d’environ un mètre d’ouverture est muni d’un filet fermé par un bâton en châtaignier facile à saisir pour le déhaler. « On se mettait à deux, ça allait vite. Après chaque trait, en évitant d’aborder les collègues il fallait retourner chercher le coup en haut pour redescendre avec le jusant, parce qu’on aurait pas trainé debout au courant. En une heure on pouvait faire une dizaine de coups ».

Un deuxième coup de corne marque la fin de l’épreuve. Gare aux resquilleurs qui se laissent dériver avec leur drague pour faire un trait supplémentaire .

A l’heure de la vente, le port et ses abords deviennent une véritable fourmilière puis les bistrots se remplissent. 

« La drague c’était le pain d’hiver ». Elle permettait de payer ses dettes, notamment chez le boulanger qui donnait le pain à crédit pendant la période de désarmement.

Quelques fêtes religieuses ponctuent l’année. 

Le dimanche de Pâques, marqué par la préparation du far. Dans les récipients les plus variés, chaque ménagère apporte sa pâte chez le boulanger qui pour la circonstance réserve sa fournée. Le lundi se disputent les courses de plates.

Le pardon de Notre-Dame de Béquerel, grande fête paroissiale qui, le 15 août, rassemble marins et paysans des villages voisins. Pour l’occasion, la majorité des bateaux rentrent au Bono et comme à Pâques on fait du far. Précédés par des bannières, des marins en « col bleu » portent les bateaux pendant la procession qui se termine par un feu de joie.