Les mousses

Texte de A. Brulé

  Pierre, Mathurin, Joseph… sont nés entre 1890 et 1900. Quel sera l’avenir de ces garçons dont quatre-vingt-dix pour cent des pères sont marins ? Cette question, ils ne se la posent même pas. A l’issue de leur scolarité, comme leurs aînés, ils embarqueront comme mousse sur un forban.

  Essayons d’appréhender la situation de ces apprentis marins que furent nos grands-pères au début du XXème siècle. Si l’âge légal pour embarquer est fixé à onze ans pour les titulaires du Certificat d’études primaires et à douze pour les autres, la majorité des garçons découvre la mer dès neuf ou dix ans pendant les vacances scolaires. « Tournée estivales » au Croisic ou simple pêche aux rougets en baie de Quiberon à bord d’un misainier ; cet apprentissage précoce, non rémunéré qui aujourd’hui peut choquer, a l’avantage de les préparer progressivement dans les meilleures conditions à leur futur métier. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’à l’issue de sa scolarité obligatoire un jeune garçon ne soit embarqué que pour la « saison ». Remplacé provisoirement par un troisième matelot pendant l’hiver, il retourne à l’école pendant quelques mois ; ne devenant membre d’équipage à part entière qu’à treize ou quatorze ans.

  Quel est alors son rôle ? Comment s’organisent ses journées ? Rappelons tout d’abord que sur les forbans, la généralisation du mousse, c’est-à-dire d’un quatrième membre d’équipage est récente. Elle coïncide avec le changement de siècle et l’adoption de chaloupes plus grandes. Le mousse n’est pas embarqué pour sa force physique mais pour décharger le patron et ses matelots des tâches subalternes.

  Au port, il prépare la cotriade, assure l’approvisionnement en eau et en bois, nettoie le bateau, remplie les navettes et s’initie à l’art du ramendage qui fera de lui un bon matelot. En tenant le filet pour faciliter le travail des hommes, il apprend à faire une maille, à bien serrer le nœud la bloquant, à couper correctement un morceau abîmé pour le remplacer. Il doit bien sûr savoir ramer, godiller et amarrer correctement le bateau dont il assure la garde. Si celui-ci est mouillé trop loin du port, sur la plage du Pouliguen ou devant Port Lin par exemple, il goutte à sa façon aux plaisirs des escales, retrouve quelques copains, découvre le monde étrange des stations balnéaires : commerces, cafés, peintres, photographes, premières automobiles…

  En mer, il tient souvent la barre, notamment lorsque les hommes se préparent à mettre en pêche. Placé entre le treuil et le grand-mât, il love soigneusement la touline lors du virage du chalut, aide à trier le poisson et apprend à le reconnaître. Entre deux traits, emmitouflé tout habillé dans le kapo braz confectionné par sa mère, il essaie de dormir un peu et de vaincre au mieux l’humidité ambiante. Ce qu’il aime le moins, c’est sonder, parfois debout sur la chambre où il ne se sent pas en sécurité.   La ligne de sonde finit par lui blesser les mains lorsque, pour rester à l’accore des roches, le patron exige que l’opération soit fréquemment répétée.

  Cette vie peut paraître dure pour un jeune adolescent. Elle est rude certes, comme pour tout le monde à cette époque, mais rarement malheureuse. Comparée à celle de ses homologues terre-neuvas, la situation du mousse bonoviste est même très enviable. Si quelques marins conservent un mauvais souvenir de tel ou tel embarquement, trop souvent lié à un équipage fréquentant assidument les débits de boissons où il doit parfois aller le chercher, à bord des forbans, le mousse n’est pas le souffre-douleur de ses ainés. Bien au contraire. Responsable envers les parents qui lui ont confié leur fils, le patron qui est souvent membre de la famille ou voisin le protège, le mettant par son autorité morale à l’abri d’éventuelles brimades de la part des matelots, l’autorisant à dormir dans la chambre lorsqu’il fait froid…

  L’imprégnation l’emportant sur la pédagogie, notre mousse devient progressivement un vrai marin. Il s’affranchit du mal de mer, source de moqueries, auquel bien peu échappent et qui condamne même certains à rester à terre. 

  Digne de confiance, il reçoit personnellement sa paie sur laquelle, dès quatorze ans, il prélève quelques sous avant de la confier à sa mère pour participer aux dépenses familiales. Si modeste soit-il, ce salaire est apprécié notamment si malheureusement le père s’adonne à la boisson.

  A seize ans notre mousse devient novice : une situation hybride car s’il n’est pas encore matelot il en assume souvent la charge.

  Cette école de la mer semble avoir donné de bons résultats, les meilleurs patrons furent d’anciens mousses et non des fils de paysans entrés tardivement dans le métier directement comme matelots. Ce point de vue se vérifie parfaitement quand on sait le nombre de mousses devenus boscos ou patrons sur les chalutiers de la Rochelle, Lorient ou Concarneau au lendemain de la seconde guerre mondiale.